Vous
trouverez, ci-dessous, le texte de la conférence donnée par M. Emmanuel
KROMICHEFF, agrégé de philosophie, rédacteur de la Revue Philomèle, lors du
2e Colloque sur « La Prévention du risque suicidaire »,
organisé par le CREAI, la DRASS de Bourgogne et la DRPJJ de Bourgogne
Franche-Comté, le 20/10/2000 à Dijon, dans le cadre du Programme Régional de
Santé (PRS) de Bourgogne 1998-2002.
Peut-on avoir raison de se tuer ?
Réflexion sur le sens du passage à l’acte
par Emmanuel KROMICHEFF,
agrégé de philosophie, rédacteur de la Revue Philomèle
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A Donatien. |
“Je ne vis que parce qu’il est en mon pouvoir de
mourir quand bon il me semblera. Sans l’idée du suicide, je me serais
suicidé depuis longtemps.” “Le désir de mourir fut mon seul et unique souci ;
je lui ai tout sacrifié même la mort.” CIORAN,
Les syllogismes de l’amertume. |
Le
suicide un objet de réflexion insaisissable
Je remercie les organisateurs de
cette réflexion sur le suicide[1]
d’avoir pensé que la philosophie pouvait apporter un certain éclairage sur
l’acte de se tuer. Mais rien n’est moins sûr, car le suicide nous confronte
à un phénomène complexe et divers. Ce n’est peut-être pas un objet mais
plusieurs. Le suicide peut aussi bien relever mais jamais complètement de la médecine,
de la sociologie, de la politique, du droit, de la religion, de la culture, de
l’art, etc. Il appartiendrait alors à la philosophie, conformément à sa
fonction architectonique dans l’université du moyen âge, de conférer à
cette diversité des savoirs une unité voire une universalité. Tâche
redoutable et peut-être même impossible puisqu’il faudrait pour cela
surmonter une série d’antinomies et tenir compte également de points de vue
contraires.
Toute réflexion est de l’ordre de
la raison, mais le suicide est en partie de l’ordre de la passion ou de la
pathologie. D’où la difficulté de le penser et de le dire. Soit on est en présence
d’un discours rationnel sur le suicide mais qui ne sait plus en dire la
souffrance, soit on est en présence d’une parole de souffrance qui ne sait
plus être un discours. Perpétuelle oscillation entre l’empathie
indispensable à toute compréhension de l’homme par l’homme, et la
distanciation sans laquelle aucune science n’est possible.
La connaissance opère dans l’élément du discours, alors que le passage à l’acte surgit sans doute d’une défaillance de ce dernier. Comment donner la parole à une parole qui vient à manquer ? D’ailleurs, qui prête sa parole aux morts ou à ceux qui souffrent, et pour qui, ou à la place de qui parle-t-on ? Ce sont toujours les non suicidés et les non suicidaires qui réfléchissent pour d’autres –ceux qui se suicident– sur le suicide. La plupart du temps d’ailleurs ce sont ceux qui ont précisément réglé pour eux-mêmes cette question qui parlent du suicide et le pensent plus que d’y penser. C’est donc un discours d’extériorité qui vient relater le drame d’une intériorité.
Tout savoir construit son objet, mais
le suicide se présente comme un donné, un acte qui est le fait d’un sujet.
Il n’est donc pas réductible à une connaissance mathématisable et expérimentable.
Toute science prétend à la vérité, mais on ne peut jamais que reconstruire
le sens du geste suicidaire. Reconstruction dans l’après-coup –pour
reprendre une notion freudienne– qui n’est pas entièrement vérifiable ni vérifiée.
Ce sens se lit dans une histoire, mais le suicide est toujours un événement
qui surprend –la famille, la société, celui parfois qui en est la
victime. Evénement singulier qui résiste à cause même de ce caractère indéclinable
à l’analyse conceptuelle– il n’y a de connaissance logiquement que du général.
On pourrait évoquer d’autres
antinomies que suscitent le suicide, qui sont chacune au fondement d’un
certain type de discours. Par exemple, la médecine fait jouer celle du normal
et du pathologique, la sociologie celle de la norme et de l’anomie, la
politique celle de l’individu et de la communauté, le droit celle du délit
et de la tolérance, la religion celle du martyr et du péché, la philosophie
celle de la liberté et de l’aliénation, la psychanalyse celle des pulsions
de vie et des pulsions de mort, la culture celle de la fascination et du rejet[2],
etc. Le suicide se révèle ainsi un objet, pour la réflexion, affecté d’un
perpétuel “bougé”. Dès qu’une approche spécifique croit pouvoir en
rendre raison et en dire le fin mot, une autre démarche révèle l’incomplétude
de la première. La tâche de la philosophie ne s’épuise pas, à mon sens,
dans une mise au point incessante qui préciserait les convergences et les
divergences de cette pluralité de points de vue. Si on prend garde que la
philosophie n’est pas seulement un discours, mais conformément à son étymologie
un genre de vie, puisqu’elle est la recherche de la sagesse, elle doit réellement
aboutir à une pratique.
En effet, l’objet de la sagesse,
c’est la vie et la mort. La sagesse est ce savoir particulier qui nous aide à
bien vivre notre vie comme notre mort. C’est parce que la mort est le dernier
acte de la vie, qu’elle est encore à vivre. Ce qui compte d’ailleurs pour
le sage ce n’est pas de vivre et de mourir, mais de faire bien à chaque fois,
ce qu’il a à faire. Cette faculté a pour nom la vertu et cette vertu est, du
moins pour les hommes de l’antiquité et même pour un certain naturel qu’on
pourrait rencontrer à n’importe quelle époque, la garante du bonheur jusque
dans la mort. Car si la sagesse nous recommande de vivre, car la vie est bonne
et elle seule, elle n’interdit pas, en face du pire, de mourir. Dans notre
tradition occidentale, existe un suicide rationnel, dicté par la raison, qui
mieux que toute autre approche indique réellement le sens de l’acte meurtrier
de soi-même. Ce dernier au lieu d’être la déconstruction ou la destruction
de tout sens[3]
ou l’effet d’une reconstruction –produite par l’interprétation d’un
tiers-, est le produit d’une construction effectuée par le sujet lui-même
dans une réflexion, nommée de manière très ambiguë par les anciens : méditation
de la mort.
J’étudierai, dans une première
partie, le sens de la condamnation générale mais relative du suicide qui en
fait un interdit majeur –se tuer est alors vécu comme un acte de
transgression. Dans une deuxième partie, je décrirai les facteurs nouveaux qui
semblent aujourd’hui y disposer plus facilement. Enfin dans une dernière
partie, j’essaierai de décrire une méditation du suicide comme un exercice
de savoir vivre. Et corrélativement j’interpréterai le fait de se tuer, dans
notre culture, comme une absence de savoir mourir.
Une
condamnation générale mais relative du suicide
Il semble que plusieurs facteurs ont
contribué, en Occident, à l’interdiction du suicide. La religion chrétienne
est toujours la première visée, mais on peut aussi regarder du côté d’un
certain naturalisme et d’une politique hygiéniste et sécuritaire dont le
XIXe siècle a favorisé le développement.
L’Eglise
chrétienne, en particulier le catholicisme, a tenu au moins trois discours
distincts sur le suicide. Les pères de l’Eglise : Ignace d’Antioche,
Tertullien, Clément d’Alexandrie qui ont à justifier le martyr –celui d’Appolonie,
par exemple qui se jette dans le feu devançant son supplice, ou celui de Pélagie
qui se précipite du haut de sa maison pour éviter d’être abusée par des
soldats- ne peuvent le condamner. La prééminence de la vie humaine peut être
dans certaines circonstances remise en question quand il s’agit du sauvetage
d’un peuple, la défense d’une valeur reconnue ou la fidélité à Dieu.
Seul
Augustin anticipe sur un deuxième discours plus sévère :
“Tu ne tueras point, ni un autre, ni toi-même. Celui,
en effet, qui se tue, ne tue rien d’autre qu’un homme, il est homicide.”[4].
Le suicide contrevient au commandement
de Dieu, il est un péché. Augustin veut surtout contrer la doctrine stoïcienne
selon laquelle le bonheur est à rechercher dans la paix de l’âme. Il pense
que si le sage stoïcien se tue c’est par ce qu’il n’est pas heureux. Il
en tire argument non contre le suicide mais en faveur du besoin de salut. Il
s’efforce aussi de distinguer martyr et suicide comme de dénoncer les
provocations des chrétiens donatistes à l’égard de l’autorité romaine
qui menaient à une mort certaine. L’homme quand il se tue recherche la paix
de l’âme qui n’est pas dans non-être mais dans un plus être. Se trouve
ainsi dénoncée l’ambiguïté de la notion de Néant, qui peut tout aussi
bien signifier un vide absolu qu’une parfaite plénitude –ainsi le terme Nirvana– mettant une fin à tous les conflits et à toutes les séparations[5].
Le moyen âge suivra le point de vue
de l’évêque d’Hippone. C’est au concile de Braga en 563 et au synode
d’Auxerre en 580 que sera prise la décision de punir tous les suicidés.
Dante consacre un chant funèbre à ceux qui en sont coupables[6].
Thomas d’Aquin[7]
résumera les trois raisons qui fondent l’anathème contre le suicide :
il est contraire à la nature humaine et à son inclination à vivre
–l’homme doit s’aimer charitablement afin de pouvoir aimer autrui. Le
suicide est aussi un acte ingrat à l’égard de la société qui nous a fait
homme. Il est enfin et surtout un péché[8] ;
c’est-à-dire une offense faite à Dieu qui nous a créé, qui nous a donné
la vie. On s’institue ainsi l’auteur de sa propre vie[9].
Un troisième discours se met en place
avec le XXe siècle, plus compréhensif à l’égard de l’homicide de soi-même.
Le code de droit canonique de 1983 annule toutes anciennes peines concernant les
suicidés. L’interdit reste en vigueur mais il n’est plus intangible. On
reconnaît qu’une personne aveuglée par la maladie ou la souffrance peut
vouloir se tuer pour mettre fin à son mal. Le suicide n’est pas désiré pour
lui-même, il est alors la conséquence d’un acte de délivrance. Notons que
les huit récits de suicide dans la Bible[10] ne sont pas assortis d’une
condamnation formelle des suicidés. Seul le commandement : “tu ne
commettras pas de meurtre”[11]
peut autoriser la déduction de l’interdiction de se tuer[12].
Les trois discours tenus par le
christianisme autorisent une certaine latitude dans l’interprétation du sens
du suicide, qui peut apparaître même à la conscience d’un croyant comme un
projet et un acte légitimes[13].
Alors même que le dogme chrétien, comme tous les monothéismes, le condamnent.
Le suicide contredit aussi un
naturalisme et un vitalisme très largement répandus dans la société
occidentale. Ils se fondent sur le principe d’une vie se choisissant toujours
elle-même et s’efforçant de persévérer dans son être[14].
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“Aucune chose n’a rien en elle par quoi elle puisse
être détruite, c’est-à-dire qui ôte son existence, mais au
contraire, elle est opposée à tout ce qui peut ôter son existence ;
et ainsi, autant qu’elle peut et qu’il est en elle, elle s’efforce
de persévérer dans son être.”[15] |
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L’effort par lequel chaque être,
chaque chose, s’efforce de se conserver –notion de conatus- en définit l’essence actuelle. Le suicide n’est pas
seulement contraire à la nature, à la vie, mais aussi à la logique et à la métaphysique.
Il relève d’une perversion complète des valeurs. Le stoïcisme considérait
lui aussi que le premier mouvement de tout vivant consistait dans
l’appropriation de lui-même –notion d’oïkeïosis.
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“L’être
vivant, dès sa naissance uni à lui-même et confié à lui-même, est
enclin à se conserver, et à aimer sa propre constitution, ainsi que tout
ce qui peut la conserver ; mais il déteste l’anéantissement et
tout ce qui peut y conduire. La preuve (qu’ils –les stoïciens- en
donnent) c’est que les petits, avant aucune autre expérience du plaisir
et de la douleur, recherchent les chose salutaires et qu’ils évitent
leurs contraires, ce qui n’arriverait pas s’ils n’étaient attachés
à leur constitution et s’ils ne redoutaient l’anéantissement ;
or il ne serait pas possible qu’ils fissent une pareille recherche,
s’ils n’avaient pas conscience d’eux-mêmes et ne s’aimaient ainsi
eux-mêmes ; d’où l’on doit conclure que le principe de leurs
actions est dérivé de l’amour de soi.”[16] |
Ce texte de Cicéron est essentiel
puisqu’il rend illégitime de se tuer du fait de la douleur ou par plaisir
–ce qu’un épicurien pourrait consentir[17].
Ces affections premières ne sont pas les plus fondamentales, elles viennent après
l’appropriation de chaque être à lui-même, qui pour les stoïciens se
prolonge sur le plan de la conscience. Ce naturalisme vitaliste souvent
inconscient est le principe d’un discours individuel et collectif de défense
contre la fascination et la contagion que provoque le suicide. Cependant la
biologie contemporaine nous apprend que la mort vient pour une part de la vie,
qu’elle est inscrite au cœur de la cellule –phénomène d’apoptose. De même
que l’individu est programmé pour mourir et faire vivre de sa mort l’espèce,
la cellule est programmée pour se détruire et ne pas causer par son excès de
vie, et par une surabondance cancéreuse, la mort de l’individu. Se tuer est
en quelque sorte une stratégie de la vie pour survivre. En l’occurrence tout
est une question de point de vue et d’échelle. Quand on adopte la perspective
de la biologie, c’est plutôt le désir d’immortalité –ou la tendance à
l’amortalité au plan cellulaire– et le refus du sacrifice, plus que le
suicide, qui nuit à la vie.
Le
suicide est encore largement condamné par la morale et la politique. La première
avec Kant le condamne sévèrement et de manière radicale. Se tuer est un acte
immoral pour trois raisons : 1) on contrevient à la loi morale universelle
en tuant une personne, 2) on supprime en soi le sujet de la moralité, 3) on
porte atteinte à la liberté humaine, c’est-à-dire à l’autonomie de la
personne qui s’exprime dans l’acte moral.
“Le
premier devoir de l’homme à l’égard de lui-même, quand même ce n’est
pas le plus éminent, c’est l’auto-conservation. Anéantir en sa propre
personne le sujet de la moralité revient à extirper du monde, autant qu’il dépend
de nous, la moralité dans son existence même.”[18]
On peut certes soutenir
que celui qui se tue se donne à lui-même sa propre loi, mais cette autonomie
qui devrait fonder une certaine dignité n’est affirmée dans l’acte
suicidaire que pour être niée. D’ailleurs à quelle loi obéit-on, est-ce
vraiment à celle de la raison ? De plus, tant que la mort n’est pas
survenue, on ne peut dire qu’une vie comporte plus de maux que de biens. Il
est donc impossible de se fonder sur un tel calcul pour justifier la décision
de se tuer. Si la philosophie condamne le suicide, c’est qu’il est non
seulement une faute et une erreur mais encore une illusion. En effet, on se
croit capable d’avoir la représentation de sa propre mort. C’est souvent de
ce point de vue que le sens du suicide est envisagé par celui qui se tue. Or
c’est une illusion.
“Nul ne peut faire l’expérience de sa propre mort
puisque la mort abolit toute expérience.”[19]
Le manque de logique, comme sa détermination
par la sensibilité, l’affectivité ou les pulsions, font du suicide, pour la
plupart des philosophies, un acte contraire à la raison.
Les existentialistes, en utilisant des raisonnements souvent contraires, ont jugé sévèrement le suicide. Sartre le condamne parce que la mort ne laisse plus de place à la conscience, Heidegger parce que la conscience n’y fait plus de place à la mort. Mais dans les deux cas, le suicide se présente comme la destruction de ce qui constitue le sens même de l’existence.
Sartre a bien vu l’incompatibilité
du suicide avec tout projet[20].
En détruisant la possibilité d’un après, le suicide détruit ce qui permet
à la conscience de constituer le sens de l’existence :
l’intentionnalité. La vie décide de son propre sens parce qu’elle est
toujours à faire. Mais la mort transforme la vie à faire en vie faite. De
telle sorte qu’elle arrache mon existence pour la livrer aux autres. Le
suicide est un acte absurde et une aliénation totale. Heidegger, mais pour
d’autres raisons, prononce la condamnation philosophique du suicide. Ni la
volonté de dieu, ni la loi morale, ni ce qui se passe après la mort, ne décident
de la valeur du suicide. La mort est pour Heidegger une dimension de
l’existence, l’homme est un être pour la mort. Elle, cette possibilité qui
m’est absolument propre, personne ne la réalisera à ma place. En prendre
conscience c’est saisir ce qui fait l’essence de ma personne et me convoque
à une existence authentique. La mort physique, qu’on se donne en se
suicidant, anéantit la dimension d’être pour la mort. Le suicide nous empêche
alors d’avoir à mourir ce qui définit la vie humaine. La mort pour celui qui
se tue exprime l’impossibilité de mourir, c’est-à-dire de vivre chaque
jour la possibilité de la mort.
Mais comble d’ironie pour
Schopenhauer[21],
ce ne serait pas du tout par amour de la mort qu’on se tue, mais par désir
d’une vie qu’on ne peut vivre. Que cette autre existence nous soit donnée
et nul ne songerait plus à se tuer. De telle sorte que ne se tuent que les
optimistes[22].
Schopenhauer condamne donc le suicide parce qu’il n’est pas assez
pessimiste, la négation du vouloir-vivre n’y est pas suffisante.
En revanche Hegel pense que ce qui
atteste de la présence de l’esprit en l’homme c’est sa capacité à
pouvoir se sacrifier pour des motifs et des valeurs supérieures à la simple
vie biologique.
“Ce n’est pas la vie de l’Esprit qui recule devant
l’horreur de la mort, mais cette vie qui se maintient dans la mort même.”[23]
Comment comprendre que Socrate[24]
ait pu refuser de négocier la sentence de mort en abandonnant son activité
habituelle : la philosophie, sinon en supposant que du point de vue d’une
vie proprement humaine la dignité est à placer au-dessus de la survie.
“Tant que j’aurai un souffle de vie, tant que j’en
serai capable, soyez sûrs que je ne cesserai pas de philosopher... Athéniens,
acquittez-moi ou ne m’acquittez pas, mais tenez pour certain que je ne
changerai jamais de conduite, quand je devrai mille fois m’exposer à la
mort.”[25]
Mais l’interdit du suicide, s’il a
pour fin la protection de la vie, a aussi pour fin la protection de la société.
Si celle-ci refuse d’accorder à l’individu le suicide comme un droit
c’est parce que le bien commun prévaut sur les intérêts particuliers. Le
suicide fragilise la société, c’est une conduite d’abandon de ses
responsabilités, de désertion de son poste. Chaque homme est dans la société
comme la partie d’un tout, la cité qui le précède pour un Aristote ou l’Etat
qui lui confère une existence objective et universelle en garantissant ses
droits pour un Hegel. Du point de vue de cette logique organiciste, le suicide
est l’acte anti-social ou antipolitique par excellence. Il n’est pas étonnant
qu’il ait été revendiqué par les anarchistes[26]
comme le droit le plus élémentaire, un droit de l’homme antérieur et supérieur
au droit du citoyen. Cette perspective a été renforcée par
un paradigme biologique pour lequel l’état n’a plus à élever un peuple
mais à gérer une population. Le maître politique n’est plus un père qui
doit endurcir ses enfants en donnant en exemple des actes héroïques
–l’empereur romain qui ordonnait de tuer ou de se tuer- mais un pasteur qui
doit conduire un troupeau –le roi chrétien. La légitimité du pouvoir tient
à son souci affiché de la population à travers, par exemple, des politiques
de santé. Il est désormais essentiel que chacun reste à son poste et même
soit heureux d’y être. Seulement
on peut dire avec le philosophe Hume :
“Ce prétendu abandon de poste –le suicide– laisse le monde en état. Il n’est pas nuisible à la
société si elle me fait plus de mal que de bien. Si je suis devenu un fardeau
pour la société, me suicider est à ses yeux un acte innocent et même louable
puisqu’elle se portera mieux si je la quitte.”[27]
On voit que la condamnation du suicide
est assez générale en occident. La religion, la philosophie, la morale, la
politique le représentent comme la négation du sujet, de sa raison, de sa
liberté, de sa dignité et de ses liens aux autres hommes. Il est donc compris
comme une véritable désintégration de la personne et de la société,
l’acte de se tuer étant jugé comme un acte insensé. Cependant les arguments
avancés laissent dans presque tous les domaines une voie de justification
possible du suicide. Ce discours existe depuis longtemps mais s’ajoutent
aujourd’hui un certain nombre de facteurs conjoncturels.
Une
conjoncture propice au suicide
Le premier est sans aucun doute lié
à la montée de l’idéologie individualiste. D’abord l’individu ne
comprend plus l’appropriation de soi dans le sens d’une connaissance de soi
mais dans le sens d’une propriété de soi. De telle sorte qu’il n’y a
plus aucune atteinte à la société quand je porte la main sur moi. C’est le
fondement d’une revendication d’un droit au suicide et à l’euthanasie[28].
“Si je me vole ma bourse ou mets le feu à ma maison, je
ne suis pas condamné. Pourquoi le serais-je si je m’en prends à ma propre
vie ? La vie dépend de la volonté d’autrui mais la mort dépend de la nôtre.
Je m’appartiens.”[29]
Cette appartenance de soi à soi, le
sage antique pouvait la soutenir tant il lui semblait, en la réalisant en lui,
suivre les lois de la nature ou de la raison. Mais la constitution moderne du
sujet comprend l’autonomie comme une absolue indépendance de l’individu.
C’est-à-dire comme un refus de toute loi qui le précèderait ou lui serait
supérieure, celle de Dieu ou de la Cité. L’individu devient le sujet absolu
en se posant, non comme auteur de sa vie, quelque chose lui est encore donné,
mais comme auteur de sa mort[30]
qu’il a à inventer. Ce n’est pas étonnant qu’Hobbes pense devoir,
uniquement à partir de l’individu et du mécanisme des passions humaines, déduire
dans le Léviathan les fondements de
la politique. Mais n’est-il pas dangereux de penser l’autonomie comme indépendance
et la liberté du sujet comme absence de contrainte ? La constitution
moderne du sujet sous le couvert d’une libération définitive de toute
instance normative n’a-t-elle pas conduit ce même sujet à un
assujettissement subtil et inaperçu, l’assujettissement à lui-même ?
Il est intéressant de relever que la construction de Hobbes n’est pas pour
principe la raison mais pour moteur la passion et plus particulièrement le désir.
L’homme est
aujourd’hui compris d’abord comme un être de désir. Ce n’est pas
uniquement la leçon de la politique moderne mais aussi de la philosophie, de la
psychanalyse, de l’économie, etc. C’est le résultat d’une longue
histoire dont l’une des origines est la philosophie idéaliste de Platon. Mais
cette vision de l’homme comme machine à désirer précipite l’homme dans la
mort, non pas seulement une mort intérieure symbolique mais aussi une mort
physique. La première disposant de la seconde.
Platon dans un de ses dialogues, le Banquet[31], présente l’amour comme la recherche d’une beauté au-delà de toutes les beautés matérielles et sensibles. Le désir de l’âme ne prend fin qu’en parvenant à cette beauté simple et éternelle. Ce qui par contrecoup disqualifie tout amour humain qui se révèlera toujours imparfait et insatisfaisant[32]. La vraie vie est ailleurs, au-delà. Cet appel de l’absolu peut se révéler morbide, à tel point que toute la littérature a fait du suicide des amants le seul moyen pour eux de se rejoindre. L’amour devenant la mort, la force vitale du désir se transformant en force létale, la libido en destrudo pour reprendre le vocabulaire de la psychanalyse. Autre chose serait une culture du plaisir qui apprendrait chacun à se contenter de ce qu’il est ou de ce qu’il a. Mais cette joie simple de vivre qui n’identifie pas le savoir au désir des choses mais à leur saveur, où il ne s’agit plus d’ambitionner le néant mais de demeurer dans l’être, va à l’encontre de notre société de consommation. Son intérêt est de livrer chacun aux plus grands de ses désirs, l’âme devenant un véritable tonneau des Danaïdes[33] et éprouvant de plus en plus l’appel du vide qui seul, espère-t-elle, pourrait l’apaiser.
Il semble aussi que la recherche du bonheur et la lutte sans précédent contre la souffrance ont pour effet pervers de conduire à une certaine fragilité de l’homme. Face aux différents traumatismes de l’existence, chacun attend de plus en plus d’un tiers, souvent du médecin, une solution miracle comme une petite pilule – mais la chimie peut-elle tout résoudre ? L’éducation du caractère étant par ailleurs de moins en moins faite par les familles et l’école, l’adolescent se trouve sans prise sur lui-même. Au moment même où la société hésitant à proposer un cadre normatif se trouve sans repère.
La technique permet aujourd’hui la
fuite dans l’univers ludique et virtuel des jeux vidéos assistés par
ordinateur. Le désir de l’adolescent n’y rencontre pas d’obstacle –je
n’ai pas à tenir compte de la liberté d’autrui. Dans cet univers, indéfiniment
recomposable, tout le possible devient réel sans qu’il soit nécessaire
d’abandonner et de renoncer à quoi que ce soit –il n’y a plus d’irrémédiable
et d’irréversible. L’image permet de définir parfaitement le personnage
que l’on veut être, ce qui donne l’illusion d’une complète et facile maîtrise
de soi. Cette réalisation est immédiate et impatiente, elle ne coûte enfin
aucun effort. On peut y mettre une fin quand on veut et recommencer tout aussitôt.
Le personnage qui nous représente dispose de plusieurs vies de telle sorte que
la mort n’est plus la mort – il n’y a pas d’autre raison de
l’engouement pour la notion de réincarnation. De plus l’agressivité
apparaissant sans conséquence peut être cultivée et exprimée sans retenue.
Mais prendre le monde virtuel pour le monde réel ne conduit-il pas à la déréalisation
de la mort ? Mourir devient un jeu ou une expérience[34].
On commence à mesurer les premiers impacts sur la sensibilité des adolescents de cette culture de l’image, de la virtualité, de la simulation, qui nous fait vivre dans l’élément de l’extériorité et de la superficialité, et qu’on peut opposer à une culture de l’intériorité et de la profondeur. Elle nous met au sens propre hors de nous-mêmes et nous transforme en image perdue dans le flux des images, diffusée par les divers réseaux. Il y a là une dissolution manifeste de la personne, dissolution dans l’espace et par la vitesse, qui provoque une certaine ivresse et qui laisse à penser que le suicide pourrait apporter le même genre d’extase. Le temps vécu est alors celui du vertige, de la rupture –et non de la durée- ce qui plaît c’est le choc, le flash, le clip, le spot, “speeder”, “zapper”, supprimer ce qu’on ne peut supporter est le geste souverain. Viendra-t-on au suicide zapping ?
On ne peut pas dire que
ces divers facteurs : l’individualisme qui donne à l’homme un pouvoir
absolu sur lui-même, une idéologie du désir qui le précipite dans une quête
indéfinie et un désespoir incessant, une culture de l’extériorité qui en
fait un être immature et déréalise la vie comme la mort, soient déterminants
dans l’acte suicidaire. Du moins se conjuguent-ils pour créer une nébuleuse
autour du fait de se tuer qui en atténue la gravité. Le suicide se trouve
ainsi de plus en plus normalisé. Loin d’être un progrès dans la pensée de
la mort, cette normalisation ne résulte-t-elle pas précisément d’un manque
de savoir mourir qui n’est qu’un des aspects
d’un art, le plus précieux sans doute, celui de vivre ?
La sagesse consiste dans un
savoir-faire qui a pour fin une vie bonne ou la meilleure possible. La sagesse
est donc un savoir-vivre dont l’un des chapitres n’est peut-être pas la
mort en tant que telle -qui relève plutôt de la religion, de la métaphysique,
de la théologie- mais le mourir. C’est-à-dire le fait de bien vivre sa mort[35],
et c’est de ce point de vue là que je voudrais interroger le suicide. Bien
vivre sa mort a donné lieu à une méditation, à un exercice particulier que
toutes les écoles de sagesse de notre Antiquité ont pratiqué –mais aussi
toutes les grandes sagesses du monde. Il n’est évidemment pas possible dans
le cadre qui est le nôtre d’effectuer une typologie qui montrerait le sens et
la valeur de chacune de ses pratiques. Nous nous bornerons à examiner la méditation
de la mort du point de vue platonicien et stoïcien.
Pour Platon, philosopher c’est
apprendre à mourir[36].
Que veut-il dire ? Dès l’Antiquité, cette phrase a fait l’objet
d’un double contresens. On a d’abord crû que Platon recommandait au
philosophe de se préparer à mourir[37],
on a même cru qu’en raison de sa métaphysique, il fallait que le sage se tue
pour accéder plus rapidement au monde des Idées[38].
Or Platon condamne, suivant en cela les Mystère Orphiques et les doctrines des
pythagoriciens, expressément le suicide :
“Nous les humains, sommes assignés à résidence et nul
ne doit s’affranchir lui-même de ces liens ni s’évader.”[39]
Les hommes ont été mis sur la terre
par des Dieux qui sont les meilleurs maîtres qui soient puisqu’ils assurent
la protection du genre humain. Celui qui se tue penserait ainsi être plus
capable que les Dieux de prendre soin de lui-même. Il ne faut pas se donner la
mort à moins que les Dieux nous envoient un signe inéluctable. Platon précise
que ce dernier peut être un arrêt de justice émanant de la cité, des
souffrances insupportables et incurables, un sort ignoble et sans issue[40].
Mais ce n’est pas cette casuistique du suicide qui est
intéressante, c’est plutôt que cette mort à laquelle on doit s’exercer
est une mort symbolique. Il s’agit de se détacher du corps, de se purifier
des désirs que l’âme éprouve pour le corps et le monde matériel, de penser
vraiment en séparant la raison des sens. Il s’agit d’une mise à distance
d’un certain mode de vie et d’une conversion à un autre désir qui inaugure
ce régime d’être spécifique : la philosophie. Il nous apprend qu’il
faut toujours symboliquement mourir à une certaine vie pour accéder à une vie
nouvelle. C’est parce que les philosophes s’exercent et savent à mourir
qu’ils savent vivre. Or sait-on encore mourir dans un système socio-éducatif
qui cherche, et c’est généreux, à faire que l’adolescent n’abandonne
jamais rien, ne fasse le deuil d’aucune espérance, et ça c’est dangereux.
Surtout qu’au sortir de l’école, quand il découvre un monde qui lui impose
sacrifice après sacrifice, il ne peut être la proie que du ressentiment. Sans
doute, pour moins voir la mort comme une solution, il faudrait plus savoir
mourir. Pour Platon, la méditation de la mort est proprement un travail de
deuil parce qu'il comprend la dépréciation de la vie matérielle et le réinvestissement
du désir sur le seul objet qui puisse contenter l'âme : les Idées. Le
deuil est le ressort d’une vie véritable, un exercice de conversion et
d'attention à ce qui importe vraiment. Le sérieux du deuil fait émerger de la
personne ce qui compte ou vaut vraiment en faisant mourir en elle ce qui est
mortel.
Le
stoïcisme : se préparer à la mort
La méditation de la mort dans le stoïcisme
est une véritable préparation à la mort, que celle-ci soit accidentelle ou
provoquée. Mais on a souvent caricaturé et mal compris cette philosophie stoïcienne
qui soutient la possibilité d’un suicide volontaire et rationnel. Le suicide
fait l’objet d’une réflexion et d’une préparation de longue date. Le
sage doit s’assurer de lui-même, non seulement de sa détermination le moment
venu, mais du sens réel des motifs et de sa compréhension des causes qui
l’amènent à se tuer. C’est cette construction du sens du passage à
l’acte qui paradoxalement est le plus sûr moyen d’empêcher le sage de se
tuer par passion ou par panique. D’ailleurs l’idée même que le suicide
offre à chacun une liberté absolue face à la vie, mais surtout face à la
mort, détourne généralement les hommes de se tuer.
Cependant, il ne faut pas être pris de court par les événements et le destin, il faut les devancer et se préparer à la mort. Le sage s’exerce à discerner les cas où se tuer est légitime des cas où cet acte est illégitime. Sénèque ne s’est pas suicidé sur un coup de tête, ni en proie au désespoir, d’une certaine façon ce n’était que le geste final –fatal même au sens du latin fatum : destin- auquel conduisait toute une vie. On insiste souvent sur le caractère héroïque du suicide stoïcien mettant en scène la force d’âme ou la volonté. C’est oublier que le sage qui se tue ne choisit pas la mort, tout homme est mortel, il choisit de mourir en telles circonstances, c’est différent. Le suicide n’est pas une mort volontaire mais bien opportune. Et cette opportunité est jugée telle par la raison. En revanche la possibilité du suicide rend la vie toute entière volontaire puisqu’on décide de vivre plus ou moins longtemps, avec telle ou telle souffrance. Cette possibilité nous assure de la plus parfaite liberté comme l’écrit Montaigne.
“Qui a appris à mourir, à désappris à servir.”[41]
C’est en ce sens qu’on peut dire :
“qui s’interdit le suicide fait de sa vie une fatalité, qui y consent, un
acte.”[42]
Comme la mort transforme la vie en destin, il suffit de savoir qu’on peut se
tuer et que cela ne dépend que de nous pour transformer le destin en liberté.
La méditation de la mort opportune
est donc un anxiolytique efficace chez l’homme sain. Il ne faut pas la
confondre avec une obsession morbide de la maîtrise. Laquelle pousse souvent à
se tuer par peur de la mort. Sénèque ne confond pas la sécurité du sage
-face à la mort et face à la vie- avec une bravoure insensée ou même la
recherche d’un repos définitif. Il approuve même Epicure lorsqu'il prévient
l'apprenti philosophe que :
“C'est chose ridicule de courir à la mort par dégoût de la vie alors que c'est ton genre de vie qui t'a obligé de courir à la mort.”
Sénèque donne en
l'occurrence d'utiles précisions sur la mesure qu'il faut garder à l'égard de
la mort. Elle n'est ni à désirer ni à fuir.
“Telle est l'imprévoyance des hommes ou plutôt leur démence
; plusieurs par peur de la mort sont poussés à mourir. Quelles que soient les
maximes que tu as méditées tu donneras à ton âme la force d'endurer ou la
mort ou la vie. Car c'est en prévision d'un double excès qu'il nous faut nous
avertir et nous affermir : n'aimons pas trop ne haïssons pas trop la vie.
Lors même que la raison nous commande d'en finir ne nous précipitons pas à la
légère et comme à corps perdu. L'homme de cœur, le sage ne s'enfuit pas de
la vie ; il en sort. Surtout évitons jusqu'à cette passion qui s'est emparée
de beaucoup : l'envie de mourir.”[43]
|
Cette envie (libido moriendi) touche les natures généreuses qui méprisent
souvent par idéal la vie et les natures dépressives pour qui la vie est
un fardeau. Le sage ne consent ni à l’un ni à l’autre de ces excès.
Il y a semble-t-il un suicide rationnel qui n’est pas la panacée contre
les maux de cette existence, jamais à prescrire mais toujours à réfléchir
pour soi afin de prendre conscience que les raisons que l’on a parfois
de vouloir se tuer sont rarement des raisons et presque jamais de bonnes
raisons. |
|
“Une seule chaîne nous tient à l’attache :
l’amour de la vie. Sans rejeter trop loin cette passion, il est bon de la réduire
assez pour que, si la circonstance l’exige, rien ne nous retienne ni ne nous
empêche d’être prêts à faire sur l’heure ce qu’il faudra faire tôt ou
tard.”[44]
SÉNÈQUE, Lettre à
Lucilius, 26, 10.
Il y a finalement au moins trois manières
de réfléchir le sens du passage à l’acte. Soit on considère que le passage
à l’acte survient dans l’absence irrémédiable du sens et sa destruction.
Soit on pense qu’elle a probablement un sens mais que sa construction relève
d’une raison malsaine : pervertie ou invertie. Ou du moins elle apparaît
telle dans la reconstruction qui en est faite dans l’après-coup. Soit le sens
est construit par une réflexion sur une mort opportune constamment éclairée
par un savoir vivre et mourir. Cette méditation étant seule capable de mettre
le dernier acte de la vie dans la lumière de cette vie et non dans les ténèbres
insignifiantes de la mort.
Mais n’accorde-t-on pas trop de crédit
à la mort, hanté par le désir d’une vie sans fin, d’une vie autre où
tout serait à jamais possible ? Pensons une fois sérieusement à la mort
pour nous disposer ensuite à vivre légèrement. Souhaitons devoir simplement y
consentir plutôt que nous la donner. Je suivrai volontiers Montaigne écrivant :
“Je voudrais que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant
d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait.”[45]
Mais le sort peut aussi m’éprouver, alors je sais qu’il y a Sénèque et la
possibilité d’un suicide décidé en conscience, et ça me rassure. Je lui
dois d’ailleurs d’avoir, cette année, non pas planté des choux mais récolté
des courgettes.
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THOMAS d’Aquin, Somme théologique, Paris, Cerf, 1993. I,
II, q.64 a5.
[1] Le substantif
“suicide” apparaît dans la langue française en 1734. En 1739, Voltaire
publie un ouvrage intitulé Du suicide ou de l’homicide de soi-même, la même
année Caramuel introduit le terme en théologie. En 1795 apparaît le verbe
“se suicider” puis l’expression “un suicidé” en 1830, “un
suicidant” en 1855 et “suicidaire” en 1905.
[2] Ainsi l’Orient est plus favorable au suicide précisément parce que les notions de moi et d’individualité sont moins fortes qu’en Occident, l’individu disparaît mais la lignée demeure. Certaines traditions comme celle du Japon l’admettent dans le cadre d’un code de l’honneur. Suicide pour éviter un sort indigne pour le samouraï, c’est le seppuku mis en scène dans les nouvelles de Mishima. Par exemple Togoku (patriotisme) qui sera filmée par l’écrivain. C’est aussi le suicide des amants qui ponctue leur impossible amour (oyakushinyu). Au Japon, les dieux du shintoïsme peuvent susciter une destinée sans issue qui appelle le suicide comme un devoir. Les dieux ne sont pas moins honorables d’avoir imposé cette fin tragique que d’avoir offert à l’individu une mort paisible. D’ailleurs l’ancien, rassasié de jours comme les patriarches de la Bible, doit mettre fin à ses jours. On songe au film de Imamura « La ballade de Nayarama » tiré du livre de F. Shichiro. Le suicide est vécu en l’occurrence comme un bilan et un passage. Les vieillards selon la tradition sont conduits au sommet du Narayama pour y mourir.
[3] L’œuvre de
la folie est sans œuvre, il n’est pas niable que certains suicides ne relèvent
d’aucun sens. Mais on peut aussi soutenir que le suicide détruit le sens
même de la vie humaine –Sartre- ou ce qui en elle fait le sens de cette
vie précisément l’être pour la mort -Heidegger.
[4] AUGUSTIN, La cité de Dieu, I, 19 ; mais aussi 20 ; 22-27 ; XIX, 4. Voir aussi le Traité du libre-arbitre, III, 20. 21. Contre Gaudentius, I, 31, 36 et I, 36, 46. De la patience, XIII, 10. Lettres 185, 11 ; 204, 5.
[5] Comment comprendre la fascination des adolescents pour le film de L. Besson, Le grand bleu, et particulièrement pour la scène finale où le héros Jacques s’enfonce dans les profondeurs sous-marines, abandonnant la réalité conflictuelle et sa compagne enceinte ? Le dauphin joue en l’occurrence le rôle d’animal psychopompe, symbole d’une liberté indéfinie et désengagée de toute contingence. C’est un film qui met en scène une régression à laquelle l’adolescent doit faire face. Régression esthétisée par le cinéma qui lui donne une saveur mystique. Enzo, le plongeur rival se tue lui aussi, victime d’images inconscientes de la matrice qui lui font dire que “là-bas” c’est mieux. Mais “là-bas, il n’y a rien, c’est froid et c’est vide.” comme le crie l’amie de Jacques.
[6] DANTE, Divine comédie, chap. XIII, v. 91-101
[7] THOMAS d’Aquin, Somme Théologique ; I, II, q.64 a5.
[8] La condamnation théologique du suicide s’accompagne d’une condamnation morale. Le Concile de Vatican II, dans sa dernière constitution de 1965, déclare infâme tout ce qui s’oppose à la vie : homicide, génocide, avortement, euthanasie, suicide délibéré. CONCILE VATICAN II, Paris, Le centurion, “Gaudium et spes”, n°27 §3, p. 243.
[9] L’illustration la meilleure se trouve dans le roman de Dostoïevski, Les possédés, Kirilov envisage son autodestruction comme une autocréation pour montrer que Dieu n’existe pas. Mais en posant sa vie et sa liberté contre Dieu, il est conduit précisément à lui conférer une existence. Kirilov a passé sa vie à se suicider intérieurement, c’est le suicide qui va lui permettre de tuer ce qui en lui le tue. Mais cet exorcisme est-il le seul moyen de se délivrer de cette insidieuse aliénation ?
[10] Juges 9, 54 ; I Samuel 31, 4 ; I rois 16, 8 ; Matthieu, 27, 3-5 ; Juges, 16, 30 ; II Samuel, 17, 23 ; I Macchabées 6, 36 ; II Macchabées, 14, 37-46.
[11] Siracide, 32, 4 ; Psaume, 36,10 ; Deutéronome, 32, 39 ; Genèse, 1, 26 et 2, 7; Exode, 20, 13.
[12] Le Talmud, Yoma, 82a fait de l’homicide un des trois péchés capitaux de la religion juive avec la débauche sexuelle et l’idolâtrie.
[13] Par exemple en s’appuyant sur les paroles de Jésus : “On ne m’ôte pas la vie, je la donne de moi-même.”, JEAN, X, 18. Jésus apparaît alors selon la liturgie, comme l’autel, le prêtre et la victime. Image baudelairienne du bourreau de soi-même dans le poème “ heautontimorouménos ”, Les fleurs du mal. Etre la plaie et le couteau.
[14] “Chaque chose autant qu’il est en elle s’efforce de persévérer dans son être.” Ethique, III, VI. De cette notion de conatus Spinoza déduit toute son éthique.
[17] Ici, il faudrait évoquer le suicide épicurien de Pétrone, l’auteur du Satyricon, qui est en fait une parodie du suicide stoïcien de Sénèque ; lui-même imitant la mort du sage par excellence Socrate.
[18] KANT, Métaphysique des mœurs II, doctrine de la vertu, première section, article premier : du suicide. Paris, Gallimard, Pléïade, tome III, p. 706.
[19] KANT, Anthropologie du point de vue pragmatique, Paris, Vrin, 1969, p.45.
[20] SARTRE, J-P., L’être et le néant, Paris, Gallimard, 1943, p. 615 à p. 638.
[21] SCHOPENHAUER, A., Le monde comme volonté et représentation, Paris, PUF, 1966, Quatrième livre, §69, p. 499
[22] Cette idée se retrouve un peu différemment chez CIORAN : “Ne se suicident que les optimistes qui ne peuvent plus l’être. Les autres n’ayant plus aucune raison de vivre. Pourquoi en auraient-ils de vivre ?”
[23] HEGEL, Phémonologie de l’Esprit, Paris, Aubier, tome 1, 1947, p. 29.
[24] Cela vaut pour toute forme d’héroïsme. Bien des poilus de la grande guerre ont consenti à se suicider, à se faire tuer pour la patrie, bien conscients de ne pouvoir pas survivre à tel assaut décrété par un commandement imbécile. Voir leurs lettres récemment publiées.
[28] C’est Suétone qui emploie le premier le terme vers 120 après J-C pour décrire la mort douce de l’empereur Tibère. Thomas More la propose dans son Utopie (1516), Francis Bacon donne du mot sa définition moderne dans Du progrès et de la promotion du savoir (1605) et surtout dans son Instauria magna (1623). Le suicide pourrait se définir comme l’euthanasie de soi-même.
[29] MONTAIGNE, Essais,
II, IIII. Coutume de l’île de Céa. C’est pourquoi Aristote refuse que
le suicide puisse être considéré comme une injustice à l’égard de
soi-même. ARISTOTE, Ethique à Nicomaque, traduction J.Tricot, Paris, Vrin, 1983. Livre
VI, 15, 1138 a 6-19, p. 269.
[32] Cette analyse est faite d’une certaine manière par Nietzsche, qui voit dans l’invention d’un arrière-monde à la vie, la cause d’une véritable désertion de l’existence. Ce mouvement de la raison idéaliste, qui s’invente des horizons abstraits et inconsistants, en trahit le côté morbide, négatif propre aux hommes, du ressentiment.
[33] On pense au personnage du Gorgias de PLATON, Calliclès dont Socrate dénonce le caractère insatiable. Mais l’amoureux des Idées platoniciennes n’est pas moins insatiable. Son désir certes est intelligible et non sensible mais il n’en est pas moins un désir. C’est-à-dire pour Platon un manque. La satiété étant obtenue par la contemplation de l’Idée la plus haute, fusion de l’âme avec le Bien. On retrouve la notion équivoque de Nirvana.
[34] L’intérêt pour les comas dépassés n’a pas d’autre origine. Voir à ce propos le roman de B. Werber, Les thanatonautes, Paris, Le livre de Poche, roman d’exploration de l’au-delà.
[35] Il ne s’agit pas
en l’occurrence de déléguer sa mort à la technique médicale comme on
vit souvent sa vie par procuration en laissant la politique décider de
notre sort.
[38] C’était la
doctrine du philosophe Hégésias, philosophe de l’école cyrénaïque IVe
siècle avant J-C qui déclencha par enseignement pessimiste une épidémie
de suicide en Egypte. Ptolémée Evergète interdit tous ses ouvrages. Le Phédon de Platon eut dans l’Antiquité souvent le même effet
morbide sur ses lecteurs que Les
souffrances du jeune Werther de Gœthe au XIXe siècle. Caton se suicida
après l’avoir lu mais aussi Théobrotus persuadé de l’immortalité de
son âme comme le raconte Augustin dans la Cité
de Dieu, I, 22. Descartes réfute l’opinion d’Hégésias dans une
Lettre à la Reine Elizabeth du 6 octobre 1645 DESCARTES, R., Œuvres
philosophiques, Paris, Garnier, 1963, 3 tomes, édition F. Alquié. Voir
le tome III, p. 618..
[39] PLATON, Phédon,
62b.
[40] PLATON, Lois, IX, 873c. Voir aussi, République, III,407 d-e.
[41]MONTAIGNE, Essais,
I, 20. SÉNÈQUE, écrivait déjà Lettre
à Lucilius, 26, 10. “Exerce-toi à mourir, c’est me dire exerce-toi
à être libre. Qui sait mourir ne sait plus être esclave. Il s’établit
au-dessus du moins en dehors de tout despotisme.
[43] SÉNÈQUE, Lettres à Lucilius, 78, 27. Même idée chez LUCRÈCE, De natura rerum, III, 59-93.
[44] Sénèque développe pour Lucilius le fragment 205 d’Epicure : “Exerce-toi à mourir.” Montaigne se souviendra aussi de ce paragraphe, Essais, II, 3. Le suicide est abordé par Sénèque principalement dans les lettres, 54, 7 ; 58, 32-37 ; 70 ; 77, le suicide de Marcellinus, 78, 1 et 2 ; 101, 5, 10 à 14 ; 104, 1 à 4 ; Consolation à Marcia, XXII, suicide de Cordus, le père de Marcia. De la providence, VI, 7 à 9, Eloge du suicide. Voir aussi dans les Stoïciens Pléïade, Gallimard, Paris, 1962. Textes traduits par E. Bréhier, Diogène Laërce, VII, 130. Cicéron, Des fins des biens et des maux, III, XVIII, 60-61. Tusculanes, V, XL, 117-118. Plutarque, Des notions communes contre les stoïciens, respectivement, p.57, p.284, p.403 et p.143. Epictète, Entretiens, I, 2, p. 811 ; II, 16, L’homme est toujours libre de quitter la vie, p. 922.
[45] MONTAIGNE, Essais, I, 20.